« 19 novembre 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16364, f. 257-258], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1312, page consultée le 06 mai 2026.
19 novembre [1846], jeudi matin, 8 h.
Bonjour, mon adoré bien-aimé, bonjour mon Victor, bonjour, je t’aime. Je t’écris au
milieu de tout le cahos1 d’un remue-ménage sterling. Je
me suis levée à 6 h. ½ du matin et tu sais à quelle heure tu m’as quittée ; aussi
je
me sens toute frileuse et toute endormie. Pourvu que ces hideux tapissiers soient
exacts encore. Je voudrais pouvoir être débarrasséea assez tôt pour pouvoir aller au-devant de toi ce soir. C’est
pour cela que je leur ai donné rendez-vous de si bonne heure. J’ai une peur de chien
qu’ils ne viennent pas avant midi. Je ne connais rien au monde de plus agaçant que
d’attendre en général, mais surtout d’attendre des ouvriers
qui ne viennent pas. Je m’aperçois que cette dernière phrase
peut aller avec le fameux refrain de Un vieux soldat sait
souffrir et se taire sans murmurer2. Voilà ce que
c’est que de se lever matin, on ab
l’esprit à jeun et disposé à gober toutes les stupidités qui se présentent.
Jour Toto, jour mon cher petit o. Je ne vous fais pas compliment de votre fameux papier satiné, il boit comme un sonneur et se déchire sous la plume comme s’il était
griffonné par un [illis.] quelconque ou autre rédacteur du National3. Vous pouvez bien le garder pour
écrire à vos princesses et à vos
[bourel-serpillioux]4, reverchon et autres gros [troussel]5 de vos amies. Baisez-moi et aimez-moi ou la
mort.
Juliette
1 Variante vieillie et désuète de chaos.
2 Dans Michel et Christine, comédie-vaudeville
d’Eugène Scribe créée le 3 décembre 1821
au Gymnase dramatique, Stanislas chante, à la scène 14, sur l’air de « Je
t’aimerai » :
« Sans murmurer,
Votre douleur amère
Frapp’rait mes
yeux… plutôt tout endurer…
Moi, j’y suis fait ; c’est mon sort ordinaire :
Un vieux soldat sait souffrir et se taire
Sans murmurer. »
3 Quotidien fondé le 3 janvier 1830 par Adolphe Thiers, Armand Carrel, François-Auguste Mignet et le libraire éditeur Auguste Sautelet pour combattre la Seconde Restauration. Par la suite, il deviendra l’organe de presse de la majorité républicaine modérée (les « Républicains bourgeois ») et plus tard journal socialiste. Il disparut en 1851.
4 À élucider.
5 À élucider.
a « débarassée ».
b « on n’a ».
« 19 novembre 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16364, f. 259-260], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1312, page consultée le 06 mai 2026.
19 novembre [1846], jeudi soir, 8 h.
Je suis bien fatiguée, mon Toto, et je ne trouve rien de mieux pour me délasser que de t’écrire de douces choses. Déjà je sens que cela me fait du bien. C’est si bon de t’écrire au courant de la plume toutes les tendresses qui me passent par le cœur et de te donner des millions de baisers en pensée et en désirs, sans te blaser et t’ennuyera, que j’y trouve un plaisir extrême et que je suis très punie quand je ne peux pas satisfaire deux fois par jour ce besoin de mon âme. Tu as vu, mon pauvre amour, qu’il m’aurait été impossible d’aller au-devant de toi, quelqueb envie que j’en avais. Il n’y avait pas dix minutes que les tapissiers étaient sortis de la maison quand tu y es entré. J’avais dans l’origine1 pris jour mardi dernier mais Jourdain a profité de la jambe cassée de son premier ouvrier pour me manquer de parole. Force m’a été d’accepter ce jour-ci à mon grand dam et grand regret. Heureusement c’est fini et archi-fini jusqu’à l’été prochain et je pourrai reprendre messéances2 sans aucun empêchement. En attendant, je voudrais bien que tu me donnasses quelques bonnes minutes d’indemnité ce soir en venant plus tôt que d’habitude. Je suis si heureuse, si heureuse, si heureuse que tu en serais heureux toi-même par contrecoup.
Juliette
1 Vieille locution adverbiale : dans le principe, au début.
2 Victor Hugo a été élu à l’Académie française le 7 janvier 1841 et nommé Pair de France le 13 avril 1845. À l’occasion des séances, Juliette Drouet va à la rencontre de Victor Hugo, ce qu’elle appelle fréquemment leurs rendez-vous.
a « ennuier ».
b « quelqu’envie ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
